Seul dans l'herbe, le criquet pèlerin est un insecte discret qui bondit quand on s'approche. Serré pendant quelques heures contre ses semblables, il change de comportement, et les jeunes élevés en foule prennent d'autres couleurs, plus sombres, marquées de jaune et de noir. Ce sont eux qui forment les nuées capables de raser un champ. Le même animal, donc, selon qu'il vit seul ou en foule. Cette double vie m'aide à lire les rêves de sauterelle, et c'est la première chose que je voudrais savoir du tien : en as-tu vu une seule, ou des milliers ?
Que dit une sauterelle qui bondit devant toi ?
Le plus souvent, elle parle d'un passage d'un point à un autre sans les étapes du milieu : une décision rapide, un changement que tu sens venir et qui ne se fera pas pas à pas.
Un gros criquet peut sauter environ un mètre, une vingtaine de fois la longueur de son corps, sans ouvrir les ailes. Le rêve retient souvent cette disproportion : un corps minuscule, un écart immense. Regarde dans quel sens allait le saut. Vers toi, il ressemble à une occasion qui arrive sans prévenir et qu'il faudra saisir vite. Loin de toi, il évoque plutôt quelque chose que tu as laissé filer, ou une part de toi qui voudrait déjà être ailleurs. Si tu bondissais avec elle, la lecture rejoint celle des rêves où l'on saute : de l'élan, et un peu de vertige.
À mon avis, ce rêve arrive souvent après une longue période de petits pas raisonnables, quand une part de toi trouve le chemin trop lent. Il ne t'ordonne pas de sauter, il te montre que l'envie existe. Reste à savoir si c'est un élan ou une fuite. Un élan laisse curieux au réveil ; une fuite laisse surtout soulagé d'avoir quitté quelque chose.
Une sauterelle seule porte-t-elle chance ?
Un peu, selon les traditions anciennes, à condition qu'elle ne cause aucun dégât. Je la lirais plutôt comme une ouverture modeste que ton attention a repérée.
Les dictionnaires attribués à Ibn Sīrīn parlent en fait de criquets (jarād en arabe) et y voient d'abord une épreuve. Ils gardent pourtant une place au bon présage : un lieu où les criquets entrent sans rien abîmer annonce qu'on surmonte une difficulté, et en manger annonce de l'argent. Les sites qui promettent une promotion à chaque insecte vert me fatiguent un peu. Dans ton rêve, la chance tient à quelque chose de plus simple : une seule sauterelle, posée, inoffensive, c'est un détail que ton regard a isolé du décor.
Demande-toi ce que tu as remarqué ces derniers jours sans t'y arrêter : une proposition glissée en passant, une idée notée puis oubliée, un raccourci que personne n'a pris. Le rêve le remet sous tes yeux. Une réserve tout de même : si cette sauterelle solitaire t'a mis mal à l'aise, la chance n'est pas le bon fil. Ton malaise pèse plus lourd que n'importe quelle tradition.
Pourquoi une nuée de sauterelles fait-elle si peur ?
Parce qu'elle montre une perte par accumulation : rien de grave pris à part, mais, tous ensemble, des petits riens qui dévorent ton temps, tes forces ou tes économies.
L'image vient de loin. Dans l'Exode, les sauterelles couvrent l'Égypte au point que « la terre fut dans l'obscurité », et il ne reste plus aucune verdure (Exode 10, 15). La Bible Segond dit sauterelles, la King James dit locusts : ce sont des criquets en essaim. Artémidore, au IIe siècle, y voyait des récoltes détruites pour le cultivateur et, pour les autres, des gens malveillants. Les dictionnaires attribués à Ibn Sīrīn, eux, y lisent une armée.
Je repense au criquet du début : c'est la foule qui le transforme. Ton rêve de nuée pose souvent la même question. Qu'est-ce qui s'est entassé dans tes journées jusqu'à faire nuage ? Des messages en retard, des services rendus par habitude, des dépenses minuscules, des engagements acceptés un par un. La nuée peut venir du dehors ; le rêve, lui, te montre ce qu'elle laisse derrière elle. Regarde ce qui est dévoré : un jardin, un champ, l'intérieur de ta maison. C'est souvent ce que tu crains le plus de perdre.
Si ces rêves reviennent nuit après nuit et que l'inquiétude déborde sur tes journées, confie-la à quelqu'un de proche, ou à un médecin, un psychologue. Une fatigue qui ronge mérite plus qu'un tri dans l'agenda.
Te sentais-tu minuscule face à elle ?
Ce rêve parle presque toujours d'un rapport de taille : un défi qui te paraît trop grand, ou l'image que tu as de toi devant lui.
La Bible a une scène pour ça. Revenus de Canaan, les éclaireurs envoyés par Moïse racontent qu'ils y ont vu des géants : « nous étions à nos yeux et aux leurs comme des sauterelles » (Nombres 13, 33). J'aime ce « à nos yeux ». Avant de paraître petits aux autres, ils s'étaient trouvés petits eux-mêmes. Si, dans ton rêve, tu rapetissais jusqu'à la taille d'un insecte, cherche qui jouait les géants, et demande-toi si ta taille venait de leur regard ou du tien.
Quand c'est la sauterelle qui devient immense, deux rêves très différents se ressemblent. Si elle t'effrayait, elle donne la mesure d'une décision ou d'un changement qui te paraît hors de portée. Si elle te fascinait, calme, presque protectrice, elle montre plutôt une énergie que tu sous-estimes en toi. Fie-toi à ce que tu ressentais : dans les deux cas, la taille mesure ton impression, pas la difficulté réelle.
Verte ou brune, la sauterelle change-t-elle de sens ?
Un peu. Le vert la place dans l'herbe vivante, en pleine saison ; le brun la rapproche de la terre sèche et de la fin de l'été.
Ces couleurs servent d'abord à se cacher : une sauterelle verte disparaît dans une herbe haute, une brune sur un chemin de terre ou une feuille morte. Une sauterelle d'un vert vif, bien visible, accompagne souvent une période où quelque chose pousse : un projet lancé, une envie qui revient. Une brune parle volontiers de discrétion, d'une préparation qui se fait sans bruit, parfois d'une lassitude, comme une herbe qui a trop attendu la pluie.
Je ne donnerais pas à la couleur le dernier mot. Une sauterelle brune qui bondit loin en dit plus qu'une verte immobile. Et ne la confonds pas avec la mante religieuse, verte elle aussi, mais qui attend sa proie sans bouger : la sauterelle, elle, s'en va.
Que signifie attraper ou manger une sauterelle ?
Attraper une sauterelle, c'est vouloir retenir quelque chose de rapide et de fuyant. La manger, c'est faire tienne une énergie, ou un changement, qui te semblait étrangère.
Qui a essayé enfant sait qu'on ne garde pas une sauterelle dans un poing fermé sans l'écraser. Si, dans ton rêve, elle t'échappait sans cesse, pense à l'idée ou à l'occasion que tu poursuis depuis un moment. Si tu la tenais doucement, mains en coupe, tu as peut-être enfin saisi ce qui te filait entre les doigts.
Manger une sauterelle surprend moins qu'il n'y paraît. Le Lévitique compte la sauterelle parmi les insectes permis (Lévitique 11, 22), Jean-Baptiste « se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage » (Matthieu 3, 4), et au Mexique on mange encore les chapulines, des criquets grillés. Chez Ibn Sīrīn, en manger annonce même un gain. Si tu les mangeais avec appétit, tu intègres sans doute quelque chose de neuf. Si c'était avec dégoût, demande-toi ce qu'on t'oblige à avaler en ce moment.
Et si tu as surtout entendu son chant ?
Un frottement sec et régulier, dans le noir, renvoie souvent à une petite gêne persistante que tu n'arrives pas à situer.
Le criquet chante en frottant ses pattes arrière, garnies de petites dents, contre le bord de ses ailes. Le son naît d'une friction, et c'est une bonne image de ce qui accroche en toi sans vraiment faire mal : une phrase restée en travers, une relation qui grince un peu.
Si c'était un chant puissant, en plein midi, dans les pins, tu as peut-être entendu une cigale, un autre insecte. Artémidore les traite à part : les cigales n'ont pour lui « rien d'autre qu'une voix », signe de gens qui parlent sans agir. La confusion est ancienne. La fable d'Ésope met en scène une cigale, que La Fontaine a gardée, alors que les traductions anglaises en ont fait une sauterelle.
Ce matin, réponds par écrit à deux questions avant de chercher plus loin : combien étaient-elles, et vers où allait le saut ? Une sauterelle qui file droit devant et une nuée qui s'abat sur ton jardin ne parlent pas de la même période de ta vie. Garde ces deux réponses une semaine et regarde ce qui, dans tes journées, leur ressemble. Et si tu veux qu'on lise le reste de ton rêve, écris-le dans Midnight Mind : je partirai de ces deux réponses.
















